Intégration Vs. Assimilation : Le Match du Siècle

Togo
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Crédit photo: D. Danklou

Parole d’Immigrée!

J’ai lu tout récemment Americanah, superbe oeuvre littéraire de Chimamanda Ngozi Adichie, jeune prodige Nigériane à la plume extraordinaire, et dont on parle déjà d’une adaptation au cinéma avec dans le rôle principal Lupita Nyong’o, la nouvelle coqueluche Kenyane de Hollywood. Le livre est populaire pour de nombreuses raisons. On y retrouve une multitude de thèmes communs à la vie d’immigrants africains en terre étrangère, notamment aux USA et en Angleterre. Personnellement, j’ai été subjuguée non seulement par la profondeur des caractères, mais aussi du fait de la familiarité que j’ai ressentie par rapport aux péripéties de l’héroïne principale. J’ai été émue par la similitude d’événements décrits par l’héroïne, les difficultés d’adaption, les préjugés et stéréotypes classiques, auxquels elle a dȗ faire face dans son effort d’intégration sociale, qui m’ont tant rappelés des tranches de ma propre vie. Bref, le livre m’a fait réfléchir !

Cette réflexion m’a emmenée à cette question: quelle est la recette de l’intégration réussie ? Cette intégration dont on clame dans la plupart des pays développés comme étant le « sésame » à la porte du succès social. Par intégration j’entends un certain niveau de confort social dans le pays d’adoption où chacun évolue, en s’adaptant à la culture locale et en se conformant aux règles civiques établies. Il me semble évident que tout immigrant recherche cette « acceptation » en terre d’acceuil sans pour autant vouloir faire fi des acquis culturels de son pays d’origine. Nous aspirons donc à une certaine harmonie culturelle, par exemple, de par l’adoption permanente de la langue de notre nouveau pays, au dépens de notre vernaculaire, ou de par le choix de notre cercle socioculturel, tout en essayant de rester plus ou moins fidèles à notre culture d’origine, notamment de par nos choix culinaires, vestimentaires, ou musicaux.

Cependant en y réfléchissant plus longuement, je me demande combien d’entre nous trouvent un juste milieu entre ces choix culturels. On pourrait même penser que la balance se penche de plus en plus en faveur de la terre d’accueil, surtout pour la jeune génération de la diaspora. Il faut dire que nos jeunes compatriotes, surtout ceux qui sont nés sur place et qui n’ont rien connu d’autre, ne s’embarrassent pas de ces conflits socio-culturels. Ils n’ont pas peur d’être perçus comme étant assimilés et adoptent sans état d’âme l’attitude de leur pairs, au risque parfois de surpasser les locaux. La tâche est plus difficile pour les aînés. Pour ceux d’entre nous qui ont vécu au pays, nous devons nous réadapter à notre nouvel environnement, et constamment nous remettre en question pour éviter d’en faire trop (on connaît tous la blague des vacanciers à Lomé au Togo, qui prétendent avoir peur des lézards « adonglo » et dont on se moque). Ce sont des anecdotes bien sur, mais le stigma pour certains comportements perçus comme signe d’assimilation ou d’acculturation existe bel et bien.

Comment alors faire la part des choses ? L’adoption des us et coutumes étrangers est-elle possible sans un certain sacrifice d’une partie de soi ? Personnellement, je me trouve confrontée à nombres de divergences culturelles aux USA, et en me conformant je me sentirais en contradiction, avec l’impression d’aller contre courant de ma culture togolaise. Un exemple, alors que l’Américain inonde son enfant d’éloges pour le moindre petit effort et signe « I love you » à la fin de chaque conversation téléphonique, les marques d’affection pour nos enfants sont plus discrètes et pas nécessairement verbaux ; nos encouragements pour leurs résultats académiques ou sportifs plus retenus, toute effusion étant réservée pour les exploits dignes de ce nom (et un « 11 sur 20 » en math n’en fait pas partie, au grand dam de mes enfants !).

Le quotidien New York Times a récemment publié un article qui semble suggérer que les enfants d’immigrés excellent sur le plan académique, du fait de la sévérité des parents, et ce n’est pas étonnant. Le système pédagogique Américain prône la libre-expression, et l’esprit de créativité, et un certain laissez-faire éducationnel qui n’est pas toujours en accord avec notre éducation traditionnelle, qui demande une discipline plus stricte, parfois avec des petits coups bien placés ! Mais gare à vous si votre enfant vous dénonce. On apprend maintes anecdotes de parents africains convoqués à l’école de leurs enfants lorsque l’école a eu vent d’éventuelle punition corporelle infligée aux enfants. Chez nous, une fessée n’a jamais fait de mal à qui que ce soit mais voilà nous ne sommes plus chez nous, même sous notre propre toit!

Les difficultés d’harmonisation culturelle existent aussi dans les cas de couples interraciaux, non seulement en ce qui concerne le style d’éducation transmise aux enfants, mais dans bien d’autres domaines. Le couple doit souvent exercer des tours de force mutuels pour faire comprendre et accepter les différences culturelles qui font partie des mœurs de chaque côté de la famille. Je constate souvent la difficulté que mon jeune frère trouve pour expliquer (et parfois excuser) à sa femme française certaines de nos attitudes (notamment la notion africaine de l’heure) qui sont totalement à l’opposé de ce dont elle est habituée. Comment donc faire face à ce clash des cultures ? Comment réconcilier des notions parfois contradictoires pour les transmettre à nos enfants, sans risque de conflits ou de confusion ? Existe-t-il un juste milieu culturel ? 

Tant de questions auxquelles il n’existe malheureusement pas de réponse idéale. Somme toute, la réponse à ces questions reste individuelle et personnelle. Dans le livre d’Adichie, l’héroïne, malgré tous ses efforts d’intégration et ses réflexions pour comprendre les rapports culturels aux USA (entre noirs et blancs, et entre africains et noir-américains) tente d’adopter l’attitude convenable selon les milieux, tout en profitant de son blog pour « vider son sac ». Au final, elle devra effectuer un retour aux sources, à Lagos, pour essayer de retrouver une harmonie culturelle. Ce retour aux sources est un besoin que beaucoup d’entre nous éprouvent peut être de temps en temps, mais ne pouvons pas tous nous permettre. La solution doit donc se trouver sur place. Peut être y arriverons-nous en cultivant un esprit d’ouverture, en offrant le bénéfice du doute à notre société d’adoption, sans préjugés, tout en gardant à l’esprit les préceptes fondamentaux de notre culture d’origine. C’est une acrobatie digne des artistes du Cirque du soleil, mais il faut nous y atteler.

On reproche à certains américains (ceux que l’on dit « de l’Amérique profonde ») leur manque d’ouverture et chauvinisme sans borne, tout en les excusant par le fait qu’ils ne soient jamais sortis de leur trou ! Pour nous qui avons eu la chance de voyager au delà des océans, nous ne pouvons que nous targuer d’avoir vu du monde et d’en être plus enrichis. Car la multiplicité culturelle, tout autant que la diversité linguistique est une richesse. Loin de nous laisser effrayer par les contradictions qui existent entre notre éducation traditionelle et notre culture d’adoption, trouvons les points forts de chaque côté qui serviront de fondements pour tisser une nouvelle toile basée sur ce métissage culturel. C’est une opportunité unique. Le risque d’acculturation que l’on craint n’est peut être qu’illusoire, à en croire le renouveau patriotique qui semble avoir embrasé la jeune génération. Le drapeau togolais et le chiffre 228 ont retrouvé une nouvelle aura sur les réseaux sociaux, en témoignage de la nostalgie que chacun d’entre nous ressent pour la terre natale. Que cet élan s’accompagne de respect, de curiosité, et d’ouverture culturelle pour notre nouvel environnement. Au bout du compte, il n’existe pas de recette parfaite. L’intégration est un repas auquel tout immigrant est convié, pour d’abord le préparer et ensuite le déguster. Il est bien dit que l’appétit vient en mangeant !

2 Commentaires

  1. Belle analyse.
    Je pense que tu as fait le tour de la question. Je suis d’avis qu’il n’est pas aisé de trouver le juste milieu entre assimilation et intégration. Mais je pense aussi que c’est le complexe d’infériorité légué aux africains par la colonisation qui explique cette tendance à préférer être assimilé plutôt qu’intégré.

    On reproche à certains américains (ceux que l’on dit « de l’Amérique profonde ») leur manque d’ouverture et chauvinisme sans borne, tout en les excusant par le fait qu’ils ne soient jamais sortis de leur trou ! Pour nous qui avons eu la chance de voyager au delà des océans, nous ne pouvons que nous targuer d’avoir vu du monde et d’en être plus enrichis.

    Morceau choisi :
    “On reproche à certains américains (ceux que l’on dit « de l’Amérique profonde ») leur manque d’ouverture et chauvinisme sans borne, tout en les excusant par le fait qu’ils ne soient jamais sortis de leur trou ! Pour nous qui avons eu la chance de voyager au delà des océans, nous ne pouvons que nous targuer d’avoir vu du monde et d’en être plus enrichis.”
    Je n’aurais pas mieux dit.
    Bravo

    1. Cher Willfonkam, Merci pour ton feedback. Je suis d’avis également que les séquelles de la colonisation pèsent toujours dans le rapport que nous maintenons avec l’occident. Mais il va bien falloir nous débarrasser de ce fardeau un jour.

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