Comment ça va chez vous ? Chez moi, comme ci comme ça

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Crédit photo: J. Danklou – Au bord du lac Togo

Retour sur ma réflexion sur le thème « Chez moi » soumis pour le concours Mondoblog

Un ami utilisait souvent une expression qui me vient à l’esprit alors que je m’attelle à élaborer sur le thème “Chez moi”. Il disait “faîtes comme chez vous, mais surtout n’oubliez pas que vous êtes chez moi!” Une façon coquine et efficace de nous rappeler les limites de notre liberté sous son toit. “Chez moi” dans son cas évoque un domaine privé, réservé, une conception bien à l’opposé de ce que j’imagine doit être « mon chez ».

Chez moi, de nos jours c’est à Washington où je vis et travaille ; il y a quelques années c’était New York, et avant cela c’était Lomé, et encore bien avant, la France. Je suis originaire du Togo, j’ai vécu une dizaine d’années en France, une quinzaine d’années aux Etats Unis, plus de la moitié de ma vie passée en terre étrangère. Ce mouvement migratoire était plus par nécessité que par choix mais il m’a très vite donné le goût du voyage. Une réponse à ma curiosité naturelle de voir le monde, de rencontrer du monde, et d’élargir mon monde.

L’année dernière j’étais à Tokyo, Séoul, et Beijing pour un déplacement professionnel de 2 semaines. Pendant 14 jours, chez moi c’est devenu ce monde frémissant d’activités que sont ces 3 métropoles asiatiques. Je me suis immergée dans la foule, visitant les lieux touristiques comme Ginza et le Palais Impérial ou le Grand marché de poissons de Tokyo, en quête de sensations fortes et de symbiose culturelle avec un peuple que je connaissais si peu, si ce n’est à travers les échanges avec quelques collègues japonais à Washington, et mon goût prononcé pour le Sushi ! A Beijing, perchée sur la Muraille de Chine, au sommet de la Cité interdite, ou engloutie dans la foule de la Place Tiananmen, me voilà encore en quête de satisfaire la même boulimie culturelle, cherchant à apprendre un maximum et à comprendre une culture millénaire mais si méconnue dans notre partie du monde, en Afrique ou le peuple chinois est synonyme d’envahisseurs, les nouveaux colonisateurs de l’Afrique. A Séoul enfin, une balade de nuit m’a laissée étourdie dans un tourbillon de lumière, d’odeurs entêtantes, et de musique. Deux semaines pendant lesquelles 3 villes asiatiques sont devenues pour moi africaine, mon chez moi. J’étais libre de mes mouvements, de mes choix, de ma pensée, de mon interprétation des choses. Voilà donc les principales caractéristiques de mon “chez moi”. C’est l’endroit où je suis libre. Les murs n’ont pas d’importance dans ce monde. Une maison de 5 chambres aurait la même valeur qu’un cagibi pour moi si je ne dispose pas de cette liberté de penser, de m’exprimer.

Bien évidemment, même s’il n’y aurait pas de loyer à payer pour cet endroit idéal, la liberté dont j’y jouie a bien un prix, celui de l’opportunité. Le voyage que j’évoque plus haut avec tant de nostalgie n’aurait été possible sans mon emploi. Ce même emploi qui me permet une vie décente avec ma famille, dans un logement confortable, mon chez moi au sens propre. Sans mon emploi, que ferais-je de cette liberté ? Pourrais-je me soucier de satisfaire d’autre sens que mon instinct de survie ? Je suis bien consciente de ma chance. Combien de par le monde cherche encore le minimum requis pour prétendre au chez soi traditionnel. Un emploi, un salaire, un logement, de quoi se nourrir, se vêtir, se cultiver. Dans cet ordre ou en vrac.

Je n’ai pas besoin de retourner chez moi au Togo ou la misère crève les yeux et le cœur à chaque coin de rue. Elle existe à côté de chez moi, dans cette ville au centre du monde, à deux pas de mon travail. Je la croise au moment de rentrer le soir chez moi, et le matin en sortant. Le clochard qui me regarde d’un air désillusionné au feu rouge en tendant sa pancarte, alors que je fais semblant de l’ignorer, mon regard stressé et fixé sur la circulation, manœuvrant le volant en essayant de coordonner mes yeux entre la route et mon portable afin de voler quelques minutes et avancer dans la lecture de mon courrier électronique. Je la retrouve en sortant du garage le soir, quand je croise le camion de la soupe populaire où sont alignés des hommes, des femmes, des enfants aux regards reconnaissants pour la réponse salutaire à la faim de ce jour. Même l’année dernière à Tokyo je l’ai croisée dans le métro dans le regard d’une vielle dame recroquevillée dans un coin, cherchant à se faire oublier, ne sachant pas que de cette façon elle attirait davantage mon regard. Et la vie continue ainsi près de chez moi.

Chez moi c’est aussi cet endroit trop plein d’incompréhension qui génère des tensions partout dans le monde. Ce monde là je le comprends moins mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. J’ai appris mais pas encore compris les divergences sociales et géopolitiques, et les hégémonies culturelles qui divisent le monde. J’ai compris que le racisme est une maladie d’ignorance qui peut être héréditaire et qu’on doit le combattre comme un cancer et non comme une migraine. J’ai fini par comprendre que les choix religieux ne sont pas des choix à la naissance mais l’extrémisme peut le devenir à l’adolescence. Je comprends que la colonisation a pris forme comme un mal non nécessaire, et que l’immigration en est une conséquence inexorable. Je crois fermement que la paix du monde est un idéal qui en vaut la chandelle mais pas l’arme nucléaire.

Ce monde là aussi c’est mon chez moi et je cherche encore à l’accepter et je ne perds pas espoir d’y voir des changements durables : la fin des guerres et des misères. Ainsi donc va mon monde, avec tout ce qu’il comporte de beau, d’époustouflant, d’affolant, et de décourageant. Citoyenne de ce monde je suis, mais il ne m’appartient pas. Car si c’était le cas, je le tiendrais dans ma paume droite et d’un coup de baguette magique de ma main gauche je le transformerais en un monde meilleur. Et ce serait mon monde à moi, mon chez moi, où vous et moi aurions les même droits.

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