Langue de Molière, Langue de Shakespeare, ou Langue de Goethe. Et le « Togolais » dans tout ça?

LangageCrédit photo: D. Danklou
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Crédit photo: D. Danklou

Avant d’aller plus loin dans cette analyse, que le lecteur se rassure : le « Togolais » dont on parle ici regroupe toutes les langues vernaculaires de chez nous au Togo, du mina à l’éwé, du Kabyè au Kotokoli, en passant par toutes les variances et dérivées. Chaque compatriote y trouvera donc son compte. Chers compatriotes, surtout ceux de la diaspora, que faisons-nous donc du   «Togolais» dans notre vie à l’étranger? Combien parmi vous—parmi nous, parce que je suis bien dans le lot—communiquent avec les enfants dans la langue maternelle ? Sur dix togolais on pourrait en dénombrer la moitié qui ont abandonné l’effort, si jamais initié. Que ce soit en France, en Allemagne, aux USA, ou ailleurs, une fois arrivés au sens propre comme au figuré, nous négligeons un aspect important de notre responsabilité d’immigrants, qui est de transmettre notre héritage culturel, notamment d’apprendre notre langue maternelle à nos enfants. Quels sont donc les facteurs qui nous emmènent à ce stade de désinvolture linguistique?

Mon expérience personnelle a plusieurs explications mais aucune excuse. Mon conjoint et moi sommes tous deux togolais et partageons la même langue maternelle, le mina. Nous l’utilisons couramment pour converser entre nous et pourtant nos enfants ne la parlent pas et la comprennent peu. Pourquoi ? Peut être est-ce une reponse à ce constant désir d’intégration, je n’ose dire d’assimilation, qui veut que nous fassions tout pour nous conformer à notre terre d’acceuil. Aux USA, certains extrêmistes vont jusqu’à accuser les hispanophones qui refusent d’adopter l’anglais au quotidien de vouloir “coloniser” le pays. Il est bien évident que parler anglais couramment et correctement est un signe palpable de l’intégration reussie.

Il y a bien sur du laisser-aller et un peu de parêsse, qui font qu’on préfère simplement parler anglais aux enfants parce que c’est plus facile dans notre vie quotidienne. Pourtant, parce que c’est plus facile et qu’ils le parleront de toutes les façons à l’extérieur, il aurait été plus judicieux de faire un autre choix de langage à la maison, pour les enrichir. Justement, en guise d’alternative nous avons choisi le français que nos enfants parlent maintenant couramment. Nous avons opté pour l’usage du français car on l’envisage comme étant plus utile dans le succès académique des enfants. Peut-être aurions-nous choisi de leur parler chinois, si on le maîtrisait, histoire de leur assurer une bonne carrière, étant donné la tendance de l’économie chinoise ! Il est clair que nous ne voyons juste pas « d’avenir » dans l’apprentissage du vernaculaire.

Il y peut-être aussi la peur de semer la confusion dans l’esprit de nos enfants. Je me rappelle avoir entendu nombres de gens expliquer le retard de langage de mon fils cadet par une hypothèse selon laquelle il serait exposé a trop de langages différents. Il aurait donc du mal à s’y retrouver. Une hypothèse pourtant vite anéantie, car une fois le retard rattrapé, mon fils est devenu un des plus bavards en anglais comme en français ! Il y a enfin le fait que le mina constitue un refuge pour nous, parents. Un coin secret ou nous pouvons nous refugier pour avoir des conversations sérieuses, ou échanger des blagues, quelques fois douteuses, entre adultes. Il n’est donc pas question d’adhérer nos enfants à ce club. Voila pourtant que nos enfants commencent peu à peu à capter certains mots et à réagir à nos conversations que nous pensions jusque la réservées. Preuve là encore que leurs jeunes esprits s’éveillent vite aux méandres linguistiques, qu’on le leur permette ou non.

D’ailleurs, nombres de recherches d’experts ont établi que les enfants parlant plusieurs langues ont de meilleurs résultats académiques (un exemple). Malheureusement beaucoup d’entre nous ne voient pas en l’usage de notre langue maternelle un enrichissement conséquent. Il n’est pourtant pas dit quel choix de langue serait plus probant, mais plutôt l’ouverture d’esprit que l’apprentissage d’une autre langue permet aux enfants. Le français (ou le chinois !) à la place du mina n’est donc pas nécessairement le choix idéal. Un fait que confirmera allègrement, avec une voix chargée de reproche, leur grand-mère qui ne comprend pas un mot de français. La malheureuse a passé sa visite chez nous à engager un discours de sourd-muet avec nos enfants. Le même problème se constate pendant les vacances au pays quand les enfants doivent se débrouiller avec leur français pour se faire comprendre, ou gesticuler le reste du temps.

Pourtant, même au Togo force est de constater que l’usage courant du vernaculaire par les enfants n’est plus la norme, la mode étant pour beaucoup de parler français à leurs enfants à la maison. On est surpris par le nombre d’enfants qui parlent couramment français en jouant avec leurs pairs, parfois même avec un niveau de « choco » détonnant ! Notre pays regorgera de citoyens éloquents, qui n’auront crainte d’être prix en flagrant délit d’utiliser l’accent circonflexe à la place de l’accent grave à  l’oral ! Plus de danger de casser les marmites ! Chapeau à cette nouvelle génération de parents !

Cependant, ne sont-ils pas dans la même dynamique que vous et moi, amis de la diaspora ? Un enfant né au Togo qui parle bien français et mal « Togolais », n’est-il pas tout aussi dépaysé que nos enfants éduqués loin du pays ? Soit, cet enfant du pays aura de meilleures notions, mais il est clair que les subtilités du langage vernaculaire ne seront pas transmises de la même façon, par manque de pratique quotidienne. Il y a bien péril en la demeure, où que nous soyons. Un effort réel doit se faire pour pérenniser notre héritage linguistique. Heureusement que nombres de parents consciencieux continuent l’effort. Que ce soit par choix ou par manque de choix (dans les cas où les parents ne parlent aucune autre langue), l’effort de transmettre la langue maternelle est à feliciter. Essayons donc de suivre l’exemple, nous autres, afin de transmettre des notions durables à nos enfants. La diversité linguistique est une richesse sans limite, et nos enfants ont énormément à gagner.

5 Commentaires

  1. Mes frères et moi avons été victimes de cette situation. Certains le sont encore, d’ailleurs. Mes parents à la maison se parlaient en patois, mais s’adressaient à nous en français. Aujourd’hui, certains de mes frères et sœurs ont pu se rattraper et s’expriment bien en patois; malheureusement, je suis encore à la traine. J’ai un peu la tête dure en terme de langues – enseignant de langue de mon état 🙂

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