De l’Importance d’être Charlie

john-stuart-millChez nous au Togo, on dit souvent que “même quand on pleure on voit ». Je vais extrapoler ici en disant que « même quand on pleure, on rit ». J’en ai eu la preuve au cours de cette semaine tragico-médiatique, suite au drame de Paris. Que les attaquants de Charlie Hebdo aient fini leur parcours dans une imprimerie est en lui-même une ironie du sort. Il faut en rire, malgré la tristesse immense qu’ont causé les événements choquants de ces derniers jours. Des sourires aigres-doux, j’en ai eu aussi devant certaines des caricatures tant émouvantes que drôles, publiées par des dessinateurs du monde entier, telle que celle de Jeff Ikapi en hommage aux artistes tombés. Mais mon vrai « pleurer-rire », pour utiliser une expression inspirée du livre d’Henri Lopes et reprise par mon compatriote David Kpelly sur son blog, est venu d’ailleurs.

Je_Suis_CabindaC’est sur la toile que tout en pleurant le triste jour où la liberté d’expression a pris un coup dur, j’ai souri, et parfois même bien rigolé. Sur Facebook, comme tout le monde depuis le début du drame, la plupart de mes compatriotes ont clamé leur solidarité sans retenue, à Charlie Hebdo. Pourtant certains ont voulu nuancer leur approche. Un compatriote se demandait pourquoi ce 8 janvier, date du 5e anniversaire du drame de l’Enclave de Cabinda, qui en 2010 a coûté la vie à 2 membres de la délégation Togolaise en route pour la coupe d’Afrique des Nations en Angola, si peu de togolais commémoraient l’incident, alors qu’un si grand nombre s’étaient empressés de se surnommer Charlie. Ah c’est vrai, me suis-je rappelée avec  tristesse, suivie quelques minutes après d’un fou-rire quand j’ai vu apparaître sur une page, une  pancarte lisant « Je suis Cabinda » sur le même fond noir où on retrouvait « Je suis Charlie » partout ailleurs.

Un autre billet annonçait avec humour « Hmm, notre président est l’un des premiers à avoir présenté ses condoléances à Francois Hollande. Quelle réactivité ! ». S’en suivaient alors une ribambelle de commentaires moquant le zèle du chef de l’état togolais, quelques-uns plutôt virulents, certains réellement loufoques, et d’autres un peu « craignos »,  la plupart sous couvert de pseudonymes, évidemment. Notre petit Togo n’a pas les muscles du géant américain pour être mentionné parmi les premiers envoyeurs de messages de soutien à la France, mais qu’importe, nos autorités n’ont pas voulu être en reste. Ce n’était pas du goût de quelques sujets qui jugeaient que le président aurait mieux fait de montrer du zèle pour résoudre les  problèmes chez lui, qui d’ailleurs méritaient aussi une pancarte. Et les voilà en circulant une clamant « Je suis pour les réformes au Togo, et toi ?

Un autre débat qui là m’a franchement arraché un gros éclat de rire, cherchait à comprendre pourquoi le président gabonais voulait traverser la distance qui sépare son pays de la France pour prendre part à une marche de soutien! Ou pourquoi le Bénin avait décrété une journée de deuil en solidarité avec la France, alors que pas même une demi-minute de silence n’avait jamais été offerte en mémoire des nombreuses victimes du virus Ebola, ou pour toutes ces jeunes filles otages de Boko Haram. Mais oui enfin, on attend toujours qu’on nous « bring back our girls » ! Triste et vrai, la cause de ces pauvres filles a été reléguée aux oubliettes des hashtags. Et le sourire ne quittera pas mon visage quand je lis alors les commentaires faisant allusion au fait que les échéances électorales au Bénin, au Togo aussi,  n’étaient pas loin devant. Les autorités ne faisaient que parer à toutes les éventualités. Plutôt poussée comme théorie vous me direz, mais n’est-ce pas vrai qu’en politique on se tient par la barbichette ? Rira bien celui qui rira le dernier, et qui aura témoigné en premier, et grandement, son soutien!

Ces moments cocasses qui ont intercalé le flot d’information dramatique qui défilaient en boucle sur ma page Facebook, m’ont vraiment amusée et un peu soulagé ma désillusion. Ils m’ont rappelé pourquoi tant de gens autour du monde se sont indignés de l’attaque du 7 janvier. Tout cela fait partie de la liberté d’expression qu’on réclame à cor et à cri. Il est évident que tous ceux qui se proclament Charlie, ne sont pas tous des adeptes de Charlie Hebdo. Beaucoup ne connaissaient même pas le journal avant l’attaque, et de ceux qui le connaissaient, un certain nombre était probablement allergique à leur satyre. Personnellement, je ne lisais pas le journal avant l’attaque, et je ne compte pas m’y abonner à l’avenir. Mais de grâce qu’on ne me reproche pas de dire que je suis Charlie aujourd’hui !

De même, mes compatriotes, qui s’indignent publiquement de ce qu’ils jugent comme des excès de solidarité de nos gouvernants, sont libres de le faire. Qu’on ne soit pas de leur avis, c’est aussi un droit, ainsi que le droit d’en débattre ou non. Moi j’ai préféré en rire, d’autres les ont approuvés, et d’autres les ont réfutés. C’est cette liberté d’expression et le droit de réponse de tout un chacun, sans armes, que nous devons tous défendre. Sans doute, après la grande marche de dimanche en France, les critiques et débats vont s’exacerber, et les attaques médiatiques vont fuser. Espérons que tous autant que nous sommes indignés de ce qui s’est passé cette semaine, quand les débats deviendront houleux, nous restions toujours convaincus que la liberté d’expression est un droit humain inaliénable. Chacun peut penser ce qu’il veut, et l’exprimer comme il le veut. Et si l’on n’est pas d’accord, on peut le dire ouvertement, ou vertement, ou l’ignorer dignement; ou en rire tout simplement. Vaut mieux le faire maintenant, plutôt que d’en pleurer plus tard.

4 Commentaires

  1. Très beau billet grande sœur, de l’humour et comme toujours beaucoup d’objectivité. Je finis à peine le billet d’un autre mondoblogueur et compatriote que j’affectionne (aussi) particulièrement et mis l’un dans l’autre, mon cœur est en paix (djifa-nam).
    Le choc, le mien, qu’on aime Charlie Hebdo ou pas, qu’on le connaisse ou pas, c’est de se désolidariser de ce drame, parce qu’on a nos propres peines, nos propres morts qui ne sont pas pleurés ou transformés en mot-clic (dièse). Cabinda n’a pas créé le buzz, Ebola non plus ainsi donc #JenesuispasCharlie.
    Je suis pour la liberté d’expression, mais je crois aussi par moment que certains devraient se taire quand ils n’ont rien d’intelligible à dire.
    Charlie c’est chacun de nous, et je crois que je vais moi aussi y aller de mon billet.

    1. Merci cher Cyrille. Chacun sa conscience, mais la conscience commune demande que nous rejettions tous en bloc le terrorisme ou toute doctrine qui trouve concevable de prendre la vie d’un homme en réponse à son atteinte sur papier à la religion d’autrui. Ce n’est que des mots je sais, et le chemin est long pour arriver aux actes, si on y arrive un jour. En attendant, veux-tu bien partager avec moi l’autre blog pour m’édifier aussi? J’attends le tiens avec impatience. En avant.

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *