Le travail libère l’Homme. Et la Femme?

femme dedoublee

Pour beaucoup de femmes aujourd’hui, avoir un travail décent et un ménage équilibré semble difficile à concilier. Comment obtenir l’argent du beurre, et en manger peu?

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Il y a quelques années, une opportunité inouïe s’est présentée à moi : une affectation dans le bureau du directeur général de notre compagnie. Une aubaine que je n’ai bien sûr pas hésité à saisir. Après l’extase des premiers instants, je me suis rendue compte des conflits que ce nouveau poste pourrait engendrer dans notre vie familiale. On m’avait déjà prévenue que les horaires seraient aléatoires et les imprévus nombreux, et avec deux enfants en bas âges cela pourrait être difficile. Sur le coup j’avais répondu avec enthousiasme: « sans problèmes, je vais m’arranger ! » Mais une fois seule face à la réalité, il fallait se rendre compte que je devrais décupler de moyens de persuasion pour convaincre mon conjoint de prendre la relève pour s’occuper des enfants le soir, notamment les récupérer à l’école et s’occuper du dîner régulièrement. L’expérience en valait la peine et il m’a apporté son soutien à 100%. La position m’offrait d’énormes avantages, tant en apprentissage qu’en opportunité d’étendre mon réseau. Pourtant, après trois ans, c’est avec soulagement que je suis retournée dans une sphère plus calme de la compagnie. Je retrouvais une vie normale et un poste où j’étais au contrôle de mes horaires, et dont j’appréciais la flexibilité de travailler occasionnellement de la maison. Avec du recul, je repense à cette expérience avec un peu de nostalgie mais sans grand regret. Cet environnement n’était tout simplement pas compatible avec une vie de mère de famille.

A l’époque beaucoup de gens me demandaient comment j’arrivais à concilier ma vie familiale et professionnelle. Et la réponse était sans équivoque : je n’y arrivais pas. J’avais simplement abandonné une grosse partie de mes responsabilités de mère, par exemple mon implication à l’école des enfants, sachant que ce n’était que temporaire et que je pourrais me rattraper plus tard. Pourtant, même de retour dans un cadre plus relax, je trouve encore des difficultés à gérer mon emploi du temps au travail, les tâches domestiques, et les nombreuses activités para-scolaires de mes enfants. Combien de femmes arrivent-elles à le faire, sans stress ? Très peu, il semble. Autour de moi, c’est la même litanie. Beaucoup de mes amies qui sont dans la même situation se plaignent du stress constant. Stress au boulot, stress à la maison, peu de temps pour soi. La plupart ont du mal à s’en sortir même avec l’aide d’une nounou ou d’une femme de ménage à l’occasion. Même dans les couples où les hommes s’impliquent plus que la norme dans la gestion du ménage, la plus grande part de responsabilité de maintenir le foyer incombe toujours aux femmes. Comment trouver le juste équilibre?

Jusqu’il y a un demi-siècle, bien sur, la question ne se posait pas. Peu de femmes travaillaient à plein temps et la norme était pour la plupart de s’occuper du foyer et des enfants. Le mari en charge de gagner le pain quotidien dehors ne s’impliquait qu’au minimum à l’intérieur. Après une lutte acharnée (je n’y étais pas, mais je l’imagine ainsi !), les femmes ont obtenu leur émancipation et le même droit au travail (ne parlons pas encore de salaire) que les hommes. Mais voilà que les responsabilités domestiques qui nous étaient alléguées à l’époque, n’ont pas été redistribuées avec nos conjoints, pour tenir compte du fait que tous deux nous travaillons dehors, à la même enseigne, parfois plus. Pour nous africaines, le problème est d’autant plus épineux que beaucoup de nos hommes africains ne conçoivent même pas de devoir s’impliquer dans les tâches ménagères. Une cousine se plaint souvent de son mari qui peut attendre son retour jusqu’à minuit s’il le faut, pour qu’elle vienne faire la cuisine. Beaucoup de ces hommes sont le produit de leur éducation (cf. notre texte sur les hommes aux fourneaux). D’autres considèrent certaines charges domestiques (cuisiner, faire le ménage, nourrir les enfants, laver les habits, organiser les activités, participer aux anniversaires, etc.), comme relevant directement des responsabilités de la mère, sans pour autant intervenir dans d’autres domaines (faire le repassage, par exemple !), et n’aident la femme que lorsqu’elle est à bout de force.

Personnellement, malgré le fait que mon conjoint participe souvent, je ressens de temps en temps un certain niveau de stress qui m’emmène à considérer le choix de femme au foyer, pour un temps. Non pas qu’on puisse se le permettre financièrement, mais je ne peux m’empêcher d’en rêver à l’occasion, regardant souvent avec envie les femmes au foyer que je connais. J’imagine leur vie de mi-farniente, se recouchant après le départ de papa et des enfants, végétant devant la télévision, faisant du yoga, du tennis, prenant des cafés interminables avec d’autres désœuvrées comme elles, et préparant des mets copieux juste à temps pour le retour de leur progéniture le soir. Quelle erreur ! Ce n’est qu’une idée reçue de feuilleton-télé! Même si peu de pays, comme l’Allemagne, leur reconnaît un statut actif rémunéré, les femmes au foyer travaillent tout autant que nous autres, sinon plus encore, pour compenser moralement le manque à gagner financier du couple. Une amie raconte comment elle fait de son mieux pour maintenir son foyer, s’occuper des enfants, préparer des plats équilibrés pour sa famille, au quotidien. Mais au delà de ses occupations domestiques, elle est très engagée à l’école de ses enfants, et fait du volontariat dans son église et dans la communauté. Tout cela non seulement pour se déculpabiliser un peu du fait de ne pas contribuer financièrement, mais également pour se valoriser.

Selon mes conversations avec une autre grande amie qui a été mère au foyer pendant cinq ans, et est récemment retournée dans la vie active, elle ne se plaisait guère dans ce statut. Elle avait accepté de suivre son mari muté dans un pays aux mœurs inconnus, et s’est retrouvée sans emploi, souvent seule dans la journée et sans aucun repère social. La vie active lui manquait et elle déprimait jusqu’au bord de la crise de nerf, et se sentait coupée du monde. Ses seuls contacts étaient les mamans des copains de ses enfants avec lesquelles elle n’avait parfois aucune affinité. De plus, elle se voyait stagner professionnellement et se lamentait sur son diplôme universitaire inexploité qui vieillissait comme elle au fil des ans, sans expérience, et elle craignait de ne jamais pouvoir entamer sa carrière de rêve. C’est avec plaisir qu’elle a repris le chemin du travail. Beaucoup d’entre nous femmes actives, qui regardent avec envie, ou dédain, les femmes (et quelques hommes!) au foyer, devraient y regarder de plus près. La société toute entière devrait leur donner meilleure considération et reconnaître leur contribution. Mais j’avoue que pour moi, retourner à la maison ne serait pas vraiment la solution. Ou chercher d’autres ?

Je me réfère souvent à ma mère, dans mes réflexions sur ma vie d’aujourd’hui. Je me compare parfois à sa situation de femme active en Afrique, avec 6 enfants, et je ne me rappelle pourtant pas de l’avoir vue stressée autant que je le suis avec 2 enfants. Je n’en ai pas beaucoup parlé avec elle, il est vrai. Mais ma mère est, et a toujours été, engagée dans la communauté, au village, dans des associations diverses, et tout cela n’aurait pas été possible sans une certaine quantité de temps libre. Le temps, ou le manque de temps, est bien sur la grande cause de stress dans notre vie d’aujourd’hui. Ce n’était pas le cas pour la génération de ma mère, et même pour certaines femmes en Afrique aujourd’hui. La disponibilité de la main d’œuvre à bas prix, permet de s’entourer d’aide de tout genre, et de trouver du temps libre. Une femme de ménage, un chauffeur, un cuisinier, restent accessibles à beaucoup de femmes africaines, qui peuvent alors se permettre de nous juger, nous autres stressées en Occident, comme des éternelles râleuses agitées ! Une cousine au pays, sans mauvaise intention, se moque toujours de ma façon de marcher « demi-courir », sans comprendre que c’est devenu une seconde nature ! Je n’y peux rien, la vie aux Etats-Unis m’a transformée en robot «multitasker », toujours à vouloir gagner du temps.

Parfois, mon esprit stressé me joue des tours au point de m’imaginer dans des situations pourtant peu enviables! Je ne vais pas faire ici l’apologie de la polygamie, mais je suppose que l’effort pour maintenir un ménage avec 2 ou 3 femmes doit bien être moindre que lorsqu’on est seule ! Mon amie Viivi, dans son texte sur la question, rappelait les méfaits de cette pratique pour les femmes africaines. Néanmoins, si à quelque chose malheur est bon, c’est bien le partage des tâches que devraient favoriser le partage d’un foyer ! Mais reprenons nos esprits, la solution n’est clairement pas là non plus. Au bout du compte, que ce soit dans un ménage à deux ou à trois, il faudrait l’implication de toutes les parties pour trouver une solution au problème. J’invoque ici la part de responsabilité des hommes.

Il est évident que dès le départ le féminisme n’a jamais été juste une cause des femmes. De Léon Richier aux hommes aujourd’hui engagés dans la campagne HeforShe de l’ONUFemmes, on se rend bien compte que sans la contribution de milliers d’hommes, la cause des femmes n’auraient pas avancé. De nos jours, grâce en partie aux efforts de beaucoup d’hommes, la bataille des sexes a cédé bien du terrain aux femmes dans nombre de domaines, à divers degrés selon les pays. Ici aux Etats-Unis, la grande question du jour, c’est le « equal pay, for equal work » , c’est-à-dire « à travail égal, salaire égal ». Le salaire des femmes est une question qui occupe une place de choix dans l’agenda du Président Obama qui apporte un grand soutien à cette cause. Une cause remise sur le devant de la scène récemment, à travers le cri du cœur lancé par l’actrice Patricia Arquette. Celle-ci a rallié les femmes, et quelques hommes, pendant son discours à la réception de son Oscar pour deuxième meilleur rôle, dans le film Boyhood, où elle interprète une femme qui doit jongler ses responsabilités de mère de famille et sa carrière. Une grande attention est donc portée au débat sur l’egalité des salaires, et elle prendra encore plus d’ampleur si Hillary Clinton décidait de rentrer dans la course pour la Maison Blanche en 2016.

En attendant, une autre cause devrait tout autant nous préoccuper que celle du salaire égal, c’est « à travail égal, contribution domestique égale ». L’effort des femmes pour le maintien du foyer, doit trouver écho chez leur conjoint. Il faut une réelle sensibilisation pour que les hommes reconnaissent qu’il est temps de redistribuer les tâches domestiques de manière équitable. Il ne s’agit pas de voter des lois, mais d’opérer un changement des mentalités. C’est aussi une question de survie du couple, en croire les conseils de Sheryl Sandberg, la directrice des opérations de Facebook, auteur de Lean In (En Avant Toutes en francais). Dans un article paru cette semaine dans le quotidien New York Times, et co-écrit avec Adam Grant, professeur à la prestigieuse Wharton School de l’Université de Pennsylvanie, elle recommande aux hommes de s’engager autant dans leur foyer que dans la salle du conseil d’administration. Entre autres bénéfices, ils en apprécieraient les effets dans la chambre à coucher! Espérons que ces conseils seront entendus et suivis partout.

Les femmes doivent elles-même encourager leurs conjoints pour qu’ils s’impliquent davantage. Nous devons également accepter de prendre part aux tâches qui jusqu’ici étaient « réservées » aux hommes. Quand je fais la cuisine, mon conjoint fait la vaisselle et c’est un arrangement naturel dont nous n’avons jamais discuté. Je devrais également trouver normal de tondre le gazon ou d’emmener la voiture pour une vidange chez le mécanicien, ce qui n’est pas toujours le cas ! La redistribution des tâches ne pourra se faire qu’en rejetant les anciens stéréotypes. Une femme est capable de tout, et nous l’avons déjà prouvé! Hilary Clinton, elle encore, a cité à maintes reprises ce proverbe africain « it takes a village to raise a child » (il faut tout un village pour éduquer un enfant). De même, pour redéfinir les rôles dans le ménage, il faut une société toute entière pour rééduquer l’homme, et la femme. Et comme j’apprends vite, je m’en vais de ce pas déblayer un peu de la neige accumulée devant la maison !

 

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