Chronique d’une séparation annoncée

NestEtre mère de garçons n’est pas toujours facile. Les expériences sont uniques, mais il suffit de constater l’abondance d’articles et de blogs qui relatent les aventures de mamans de garçons, et les divers conseils pour faire face à certaines situations. Comprendre et éduquer un garçon n’est pas une sinécure. En ce qui me concerne, je pense, « chacun son truc ». Ce qui marche pour l’une, ne marchera pas forcément pour l’autre. Et les généralisations en matière de choix parental ne sont vraiment pas mon truc. Pourtant, il y a un adage qui me trotte dans la tête depuis le jour que j’ai su que j’attendais un garçon : il paraît que lorsqu’on a une fille, c’est pour la vie, et lorsqu’on a un garçon, c’est jusqu’à son mariage. Bien sûr les temps changent et les mœurs aussi, mais depuis le jour de la naissance de mon premier fils, puis du second, je garde cette petite phrase dans un petit coin de mon esprit, comme un garde-fou pour me ramener à l’ordre dans mes excès, pour me rappeler que le jour viendra où mes garçons ne seront plus totalement à moi.

En entendant ce jour, je profite donc d’être la seule femme de leur vie. Sans être une maman-hélicoptère du genre de beaucoup de ma génération, qui survolent chaque mouvement de leur progéniture avec les bras grand ouverts, et voient le mal partout, je surveille quand même mes petits de 8 ans et 9 ans et demi, de très, très près. Je ne les laisse jamais seuls, non pas seulement à cause de la loi qui l’interdit ici aux Etats-Unis, pour les enfants d’un certain âge, mais simplement parce que je ne me sentirais pas tranquille, si moi ou mon mari, ou un autre adulte, ne les avions à portée d’oreille. Récemment dans les médias, il y a eu grand débat sur les différents styles d’éducation, quand une maman, qui n’habite pas très loin de chez nous, a été interpellée par la police, pour négligence infantile, après que ses deux enfants ont été récupérés dans la rue. Les deux fillettes de 6 et 8 ans rentraient seules du parc,. Son histoire a causé un véritable scandale aussi bien dans le camp des partisans du laisser-faire parental, que dans celui des parents-hélicoptères. J’ai préféré ne pas porter de jugement, parce que selon moi, en matière d’éducation, personne n’est habilité à faire les meilleurs choix pour les enfants d’autrui. Mon choix personnel, jusqu’a récemment, était de garder mes petits toujours à l’œil, dans la mesure du possible. Je sais bien qu’il faudra lâcher du leste à un moment donné, qu’il sera bien temps de les laisser voler de leurs propres ailes. Mais « on n’en est pas encore là », me disais-je.

Il y a quelques mois, après maintes supplications de mon fils aîné, je me suis finalement faite à l’idée du « sleepover » (voir texte Qui dit playdate ). C’est une pratique répandue aux Etats-Unis où les enfants se retrouvent pour passer la nuit chez les uns les autres. Je ne suis pas une adepte de la chose, et j’étais même contre l’idée de ces rendez-vous forcés pour jouer ensemble, avant d’avoir des enfants. Mais il faut vivre avec son temps et il a fallu m’y faire. Je me suis d’autant plus laissée convaincre, que je me suis rendu compte que ce serait utile pour préparer mon fils, et me préparer aussi, pour un voyage de dix jours au Canada qu’il devait entreprendre au mois de mai avec sa classe. Le « sleepover » est donc devenu une sorte d’entraînement, en attendant le grand départ hors du nid. Ce voyage, lui il en rêvait depuis l’année dernière, et en parlait sans cesse depuis la rentrée scolaire. Moi je l’écoutais d’une oreille distraite, sans trop vouloir y penser, avec l’appréhension de tout ce que ce déplacement impliquait. Ce serait notre première séparation de longue durée. Mon fils de neuf ans, loin de sa famille pendant une dizaine de jours. Je voyais le mois de mai arriver comme une échéance fatidique. Ce premier voyage ouvrait aussi la voie à la longue liste des « premiers » qui suivront. Bientôt la première petite copine, le premier baiser, la première grande copine, le départ à l’université, le premier travail, et l’apothéose, son premier enfant à lui. « N’exagérons rien », vous me direz, mais il faut bien reconnaître que ce premier vol en solo marquait le début de son indépendance.

C’était en tout cas ma première grande inquiétude. Comment allais-je gérer ces dix jours, comment allais-je pouvoir dormir? Comme je le disais plus haut, et je le répète, je ne suis pas une maman-hélicoptère, mais je suis plutôt inquiète de nature. Même à la maison je suis parfois prise de panique, quand j’entends une culbute ou un son inhabituel venant de la chambre de mes fils. Et à la pensée de ces dix jours où je n’aurais aucun contrôle, et je ne saurais pratiquement rien de ses mouvements quotidiens, j’étais déboussolée. Bien sûr la technologie aidant, nos échanges seraient réguliers, même si les coups de fil et « Facetime » étaient interdits. Et le maître avait promis un reportage photo au quotidien. Au fond de moi, je savais que tout se passerait bien, qu’il passerait un bon moment, mais je ne pouvais m’empêcher d’imaginer déjà le pire. Il faut dire que mon fils est un spécimen de petit garçon turbulent de premier ordre. Même après un accident qui lui a laissé une cicatrice au visage, il reste le petit bonhomme dynamique qu’il a toujours été depuis son plus jeune âge. Lui qui ne tient pas en place chez lui, pourra-t-il le faire loin du regard disciplinaire de son père? Ecoutera-t-il les conseils et les recommandations sans rouspéter ? Se tiendra-t-il correctement à table ? Autant de questions que je me suis posées pendant des mois, avant de finir par dire oui, signer les papiers, payer les frais du voyage, en priant secrètement qu’il n’y ait pas assez de participants et que le voyage soit annulé!

Il n’en sera rien. Cette semaine, le grand jour est enfin arrivé. Le matin du grand départ, il était debout aux aurores, lui à qui il faut d’habitude trois coups de réveil sorti du lit. Je lui réitère mille et une consignes auxquelles il répond laconiquement. La valise est déjà dans le coffre depuis la veille. Je n’osais penser aux dernières minutes du départ, le soir après les classes. Finalement, une réunion tardive au travail est salutaire et me permet de ne pas y assister. Son père pourra mieux faire face. On se dira au revoir au téléphone, et je fais tout pour garder une voix calme et rassurante, pour lui prodiguer les derniers conseils, qu’il écoute à peine et s’empresse de repasser le téléphone à son père.

A ce moment-là, je repense à ma mère qui a eu cinq enfants, et qui a dû se préparer à chaque fois pour ce premier moment de séparation. Je pense à elle qui contrairement à moi, qui ne laisse mon fils partir que pour dix jours, m’a vue partir en France pour presque dix ans, pour mes études et un avenir, alors que j’avais à peine l’âge de mon fils, à 8 ans. Je pense aussi aux séparations entre ces milliers de parents de par le monde, surtout en Afrique, et leurs fils et filles qui doivent partir loin, tenter l’aventure, parfois au péril de leur vie. Je me rassure à l’idée que mon fils de 9 ans, me reviendra sain et sauf, pour être complètement à moi, à nouveau, pour au moins encore une dizaine d’années, avant son envol définitif. Je me console à l’idée que mon fils né en Amérique trouvera des opportunités sur place, et n’aura peut-être pas besoin de tenter l’aventure au loin, pour chercher son bonheur. Je pense à mes parents qui ont dû prier pour que Dieu et ma bonne étoile me protègent et me gardent sur le bon chemin. Je prends mon courage à deux mains, et j’en fais de même pour mon fils.

Finalement le séjour au Canada se déroule très bien. Les premières photos montrent les enfants dans un cadre naturel superbe, heureux et en pleine forme, et mon fils égal à lui même, sans peur. De mon côté, j’essaie de profiter de ce répit, pour ne faire que la moitié de mon devoir de maman (non-hélicoptère), reposer un peu ma voix et consacrer toute mon attention à mon benjamin. Je me rappelle d’un subterfuge dont mon fils m’a parlé, dont il comptait user au départ du bus. Leur maître de classe, qui a dû en voir de toutes les couleurs de ces moments de séparation entre parents et élèves, leur a raconté comment, par le passé, certains élèves faisaient une triste mine pour dire au revoir aux parents, et enfin laisser éclater leur joie quelques minutes après, quand le bus a tourné au coin de la rue. En tout cas, d’après ce que j’ai su, les larmes des mamans n’ont pas manqué au départ du bus. Et je suis plutôt contente de ne pas y être allée. Mon fils cadet lui est heureux. Son grand frère parti, il est le petit roi. Il profite de tous les jeux vidéo, et surtout, il m’a à lui tout seul. A quelque chose, et quelqu’un séparation est bonne.

4 Commentaires

  1. J’aime!
    Je n’avais encore jamais lu un billet sur ce sujet, l’amour maternel, du moins pas avec un tel regard. Pour le « Garçon » que je suis, c’est encore plus particulier (je ne savais pas qu’on était ce genre de casse-tête permanent). C’est d’une tendresse presque insoutenable pour moi, presque.
    En tout cas, je peux le dire, on n’a qu’une mère. Peu importe notre âge ou la distance ou le nombre de conquête(s) au compteur 😀 .
    Merci chère ainée.

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