Le racisme, il ne passera pas par moi*

stereotypes

Chaque année, aux alentours du 15 janvier, date de l’anniversaire du Dr. Martin Luther King Jr.,  les médias américains reviennent sur son célèbre discours « I have a dream« , et s’attèlent une énième fois à la question du racisme aux Etats-Unis.

Cette année plus particulièrement, la dernière année du mandat de Barack Obama, on se pose la question de savoir si la présence d’un président noir à la Maison Blanche a aidé, de quelque manière que ce soit, à une amélioration des rapports entre Noirs et Blancs. Soit la question est restée presque sans réponse, soit la réponse n’est pas la bonne dans la plupart des cas. Je laisse ces questions compliquées aux experts, pour me pencher sur ma propre expérience.

Tout récemment, j’ai lu un article de la BBC qui tentait d’expliquer le manque de « mélange » des races dans nombre de villes américaines. En effet, dans certaines agglomérations, une ligne imaginaire semble exister entre quartiers noirs et quartiers blancs. C’est un fait dont je suis consciente, même s’il est moins flagrant dans notre voisinage. L’article n’avait donc rien d’impressionnant ou d’étonnant en ce qui me concerne. Mais comme je ne me limite jamais à juste lire un article, et que je préfère m’édifier aussi des commentaires, j’en ai finalement eu pour mon compte.

La plupart des commentaires émanant d’Américains fustigeait l’article, évidemment. Pour qui se prenait l’auteur pour porter jugement sur les relations, ou le manque de relations, entretenues entre les Noirs et les Blancs ? Pourquoi généraliser un constat, qui ne concerne que quelques villes,  à toutes les autres ? Un autre courant d’opinion, plutôt acide, se demandait pourquoi toujours traiter les Blancs de racistes, parce qu’ils voulaient habiter loin des quartiers noirs ? Pourquoi conclure que c’est le Blanc qui se refuse à cohabiter avec le noir, sans admettre que le cas contraire pouvait exister aussi ? Le racisme ne pouvait-il pas exister dans l’autre sens ?

Au premier abord, à questions compliquées, réponses simples. Le racisme envers les gens de couleur n’a pas d’échelle comparable. Le racisme, particulièrement envers les Noirs, a été bien documenté à travers l’Histoire, et ce jusqu’à nos jours. Personnellement, je l’ai vécu depuis toute petite en tant qu’immigrée, à travers le regard hautain de gens qui se limitent à votre apparence, à travers les commentaires péjoratifs de ceux qui refusent de vous donner une opportunité d’arriver à leur hauteur, à travers l’attitude hostile de ceux qui ne voient pas votre place dans leur entourage. Ce racisme là, j’imagine que la plupart des immigrants noirs en Occident l’auront experimenté au moins une fois dans leur vie. Pour vous autres chanceux, qui n’auraient jamais vécu cela, estimez-vous heureux et continuer à vous comporter comme vous l’avez fait jusqu’ici. La vie est belle dans le meilleur des mondes chez vous, et il n’y a pas lieu de chercher la petite bête.

Pour nous autres, qui avons connu le racisme latent ou flagrant, nous pouvons en parler. Nous pouvons nous donner le droit de prendre partie dans le débat. Nous pouvons revendiquer le droit d’examiner chaque situation d’intolérance sous le miscroscope du racisme. Parce que nous, nous savons ce que c’est. Soit. Mais cela fait-il de nous des gens immunisés contre le virus du racisme? Le fait d’avoir été victimes de racisme nous donne-t-il une certification comme étant toujours du côté des bons, contre les méchants?

Au deuxième abord, à questions compliquées, réponses simples. Bien sûr que non. Ce n’est pas parce qu’on est Noir, ou minoritaire, et qu’on a été victime de racisme, qu’on reste pour toujours dans le droit chemin, du côté de ceux qui ne font que subir des injustices. Ok, j’entends d’ici le tollé. « Comment ça ? Nous, qui avons connu les regards malveillants, les remarques à double sens, qui peut oser dire que nous ne sommes pas toujours des victimes ? » Eh bien, moi je le dis, oui, nous ne sommes pas que des victimes. Je le dis en toute connaissance de cause.

Je reviens à cet article de la BBC, ou plutôt aux commentaires les plus véhéments. Certains Blancs, qui ont vécu dans des quartiers noirs en tant que minorité, se plaignaient du manque de tolérance de certains Noirs. Ceux-la même qui, ailleurs, crieraient au racisme si jamais un regard de travers, ou une remarque déplacée était exprimée en leur présence. Selon certains commentaires, ce serait ceux-là qui seraient les premiers à refuser de saluer le voisin blanc, ou à les stigmatiser. Personnellement, je n’ai rien de tel sur la conscience. Pourtant, je peux honnêtement relater des situations qui ne me donnent pas le beau rôle, en tout cas pas celui d’une victime. Mais, il y a des circonstances atténuantes que je dois invoquer.

Chez moi, au Togo, il y a nombre d’expressions entendues depuis notre enfance, qui nous mettent en garde contre le Blanc, « le yovo », cet envahisseur. « Pourquoi tu parles comme un yovo ? Toi tu fais trop la Blanche! Laisse-la, elle se prend pour un yovo. Il faut faire attention aux yovos, on ne sait jamais ce qu’ils pensent. » Bien sûr, ce sont des expressions toutes faites qui ne sont pas à l’encontre d’un yovo en particulier. Peu importe son origine, son mal c’est de ressembler aux premiers arrivants qui ont fait tâche dans notre monde. Dès notre jeune âge, l’ennemi potentiel est celui qui ressemble à ce yovo, qui ne comprend rien de nos us et coutumes, et dont nous ne comprenons rien aux siens, non plus. Ces expressions deviennent des acquis culturels qui ne riment pas forcément avec le racisme, certains diront. Mais je refuse de croire que certaines de ces expressions ne forgent pas en nous une certaine réserve d’intolérance.

Quand on a grandi entouré de cette rhétorique « anti-yovo », on est forcément marqué à vie. Même sans vraiment savoir ce que cela signifie de faire le yovo, sachant juste que ce n’est pas une bonne chose dans notre culture africaine, lorsqu’on se retrouve en face du premier spécimen blanc, on est prêt. La réaction naturelle du « combat ou fuite » dictera une certaine conduite. Le Blanc en face, surtout s’il n’est pas très aimable, c’est forcément celui de l’expression. Je dois faire attention à lui, et si je sens une menace, je dois le combattre, ou l’éviter. Voilà donc qu’on se retrouve à adopter une attitude, un peu malgré nous, qui en terme simple serait synonyme d’intolérance, juste à quelques enjambées du racisme.

Evidemment, très peu de Noirs se reconnaîtraient intolérants envers les Blancs, encore moins racistes. Pourtant, en faisant la petite instropection, pourrions-nous admettre ce moment d’irritation? Ce moment où nous avons mal répondu à quelqu’un en nous disant, « ah cette femme, cet homme, m’énerve! » plutôt que « ah, ces Blancs là sont énervants! » ? N’avons-nous jamais adopté, au moins une fois dans notre vie, une attitude hostile envers quelqu’un par manque d’affinité soit, mais sans toutefois lui donner une chance de rectification parce qu’il ou elle était Blanc ou Blanche, donc son cas était forcément désespéré. Mea culpa.

Je reconnais l’avoir fait au moins une fois. Je reconnais aussi avoir dit à mes enfants de faire attention à leur comportement dans toutes les situations, mais de faire encore plus attention de ne pas être mal jugés quand ils se retrouvent chez leurs amis blancs. Parce que les parents de leurs amis blancs ne seraient peut-être pas aussi compréhensifs que moi je le serais envers leurs amis. Quel est donc ce privilège divin qui me rend plus tolérante que le parent blanc? Etre Noire me donne t-il un gène supplémentaire de tolérance envers les autres, dont le parent blanc lui ne serait pas doté?

Dans une intervention sur TEDx, Chimamanda Ngozi Adichie, la célèbre auteure nigériane du livre Americanah, évoque éloquemment le danger des stéréotypes, et pour cause. Cette façon de catégoriser un groupe de personnes selon des idées reçues, ce n’est peut être pas du racisme, mais c’est bien le début. Je suis le produit de mon éducation, il est vrai, mais pas pour autant innocente. Je suis fautive d’amalgame et, qui dit amalgame, entame un chemin qui ne mène pas bien loin de ces questions d’intolérance, et de racisme. C’est un terrain glissant comme l’histoire nous l’a montrée, et comme l’actualité continue de nous le démontrer.

En cette période de commémoration du discours « I have a dream », on est bien loin d’avoir atteint les idéaux prônés dans le discours, ou d’avoir trouvé la solution pour une harmonie entre les peuples, et les races, mais on doit garder espoir. A chacun de nous doit faire la part des choses. Pour ma part, en tant que reconnue coupable, je me suis soumise à mon auto-sentence, celle d’admettre publiquement que je ne suis pas à l’abri des préjugés, et que je dois redoubler d’effort pour les dépasser. Il n’est jamais trop tard pour remettre ses pendules à l’heure.

 *Clin d’oeil au passage, à une campagne contre l’autre mal du siècle qui, lui, aussi sévit toujours.

5 Commentaires

  1. Très intéressant.
    Puisqu’on parle de Martin Luther King, je commencerai par son fameux discours. Sais-tu que Steven Spielberg et sa maison de production détiennent les droits sur « I Have a Dream » de telle sorte qu’il ne peut être reproduit dans aucun autre film? (Voir Selma).
    Ça ne te choque pas qu’un discours comme celui-là, après tout, patrimoine immatériel de la culture afro soit detenu par un blanc? Je passe.
    Deuxièmement, je voudrais te suggérer l’incroyable mini-série diffusée sur HBO de « notre maître à tous » David Simon: Show Me a Hero.
    Un « must ». Il y a tout dedans, absolument tout.
    Enfin, pour ce qui est des commentaires sur les forums d’internet, que ce soit au Brésil ou en France, la parole raciste est complètement libérée.
    http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18640295.html

    1. Je ne suis pas etonnée des droits que détient Spielberg…après tout nous sommes ici dans un monde capitaliste et c’est la loi du plus offrant. Mais heureusement ces droits sont pratiquement nuls et non avenus sur internet, et qui veut, peut entendre ce discours dans son intégralité…l’internet, c’est outil si utile et si dangeureux…

  2. La question du racisme est aussi complexe, grave que subtile. Tous les peuples sont « racistes » par essence, ça s’appelle juste la préférence de soi (mais c’est une certaine forme de « racisme », m*rde, ce mot est bien trop pauvre pour décrire toutes ces nuancess)

    Après ça, il y a le poids de l’histoire et de réalités indépassables. La peur du « racisme » ne doit pas conduire au laxisme, à la non-défense de soi face à des situations de prédation qui perdurent encore aujourd’hui, voire s’aggravent. Par exemple, est ce que, vu les cinq siècle de calvaire que la race blanche a, directement ou indirectement, infligé à la race noire n’expliquent pas, a minima, un certaine « distance »?

    Il y a également une hiérarchie dans les moyens déployés et les « effets » de chaque « racisme ». Bref, la question est bien trop complexe pour en discuter dans les limites de cette esquisse, je suis heureux que tu amènes quand même le sujet, chère ainée. Je ne sais pas combien de « blancs » ont été lynchés ou brulés vifs ces derniers temps en Afrique

    1. Cher Renaud, merci pour l’analyse. Tous les peuples sont racistes, ou chauvinistes? Le fait de se préférer et ceux qui nous ressemblent, ne veut pas dire nécessairement « négationer » tous les autres qui sont différents…enfin je ne le crois pas…il y a des cultures plus égocentriques que d’autres c’est sur, et le poids de l’histoire pese toujours évidemment. Mais en Afrique la rancune contre les colons ne peut continuer de guider nos vies…d’ailleurs si je peux comprendre que quelqu’un qui ait vécu le racisme en occident puisse avoir du mal à le faire, je comprends moins quand on a grandi entouré de l’amour de ses proches et ses semblables sans aucune référence au racisme autre que les livres d’histoires ou ce qu’on entend dire partout ailleurs. La distance est pourtant bien là dejà, et il faut juste sortir des clichés et s’ouvrir aux réalités d’aujourd’hui. Le monde est de plus en plus petit et il faut accepter et embrasser les métissages. Ce ne sera pas la fin du racisme, bien sur, mais il faut bien de tout pour faire un monde.

  3. Une idéologie bien-pensante de notre époque veut qu’on aime tout le monde tout pareil, c’est un mensonge. Il faut revenir aux fondamentaux, ça nous évitera de nous épuiser en questionnement sur des sujets, ma foi, indépassables. N’oublions pas que l’amour des siens n’est pas la haine des autres.

    Par exemple, la mort de nos proches et de nos « semblables » nous touchent plus que celle d’autrui. Cela, sans lui ôter en rien son statut de frère d’humanité, bien au contraire!

    Enfin, on en reparlera certainement, salutations! 🙂

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