Blizzard, vous avez dit blizzards?

Crédit photo: Wikimedia Commons

Le week end dernier à Washington, nous avons vécu un moment historique. Si vous l’avez raté (comment est-ce possible, je me le demande) la Côte Est des Etats-Unis a connu une tempête de neige de niveau record, surnommée Snowzilla, que les médias n’ont pas manqué d’amplifier au point que mes parents m’ont appellée depuis le Togo, alarmés. Rien n’a échappé aux caméras: les préparatifs (les habitants dévalisant les magasins de nourriture en prévision des 2 ou 3 jours coincés chez eux), le déroulement (les journalistes téméraires exposés aux éléments, relatant en direct l’évolution de la tempête), jusqu’à l’aboutissement (les habitants émergents de leur « bunker », certains pour s’amuser et d’autres pour déblayer la neige). Tout a été documenté, vidéos et photos à l’appui.

Crédit photo: New Yorker

Crédit photo: Newyorker.com

La presse satirique n’a pas manqué d’ironiser sur ce flot d’information. Un dessin dans The New Yorker  m’a particulièrement amusée. On y montre un journaliste-présentateur de météo donnant l’alerte pour un autre genre de phénomène, un potentiel de blizzard de photos sur les réseaux sociaux, illustrant le vrai blizzard. Amusant bien sûr, et pertinent. De nos jours tout fait inhabituel est matière première pour les réseaux sociaux, et les photos d’évènements météorologiques sont des plus populaires, la neige en particulier.

Dès le début de la tempête, comme prévu, le déluge de photos ne s’est pas fait attendre. Et j’étais aussi de la partie. J’avoue que je suis une fan des photos de paysages enneigés. La pureté, les contrastes, le calme apparent, sont autant d’éléments qui invitent à capturer des prises uniques, presque magiques. Je me suis donc empressée d’immortaliser les scènes vues de ma fenêtre et d’en partager quelques une sur Facebook.

Par le passé, la neige aurait également servi de toile de fond pour mettre en scène des moments ludiques avec mes enfants. Ce coup-ci pourtant, j’ai mis un frein à mon enthousiasme. Non seulement parce que mes fils sont moins coopératifs en matière de prise de photos, et il faut pratiquement les supplier ou les soudouer. Mais également du fait d’une crise de conscience par rapport à la publication des photos de mes enfants sur internet. Je suis en fait en pleine remise en question, et j’en parlais déjà dans un billet publié il y a quelques mois.

Quelques photos pour 1000 mots

Comme beaucoup de parents modernes, j’ai trouvé sur les réseaux sociaux, une vitrine idéale pour « showcase » les photos de mes enfants, symboles de mon succès. Beaucoup de mes amis de Facebook, dont certains vivent à des milliers de kilomètres de nous et n’ont jamais rencontré mes enfants, les ont vu grandir sur la toile. De leurs photos de bébé à leurs premiers bas, leur premier match de foot, ou leur premier Noël, tous ces moments ont été partagés avec mes quelques 300 contacts, et sûrement plus, à travers le réseau « amis de mes amis ». Je ne suis pas la seule dans le cas, beaucoup de mes proches le font.

La plupart des membres de ma famille n’ont jamais eu de problème avec ma publication de certaines de nos photos de famille, quoique tous ne sont pas aussi assidus. Bien sur, je sélectionnais toujours avec attention les photos publiées, mais je ne m’étais jamais préoccupée des conséquences de mes actes, jusqu’à une récente conversation avec l’un de mes frères. J’avais récemment constaté une diminution de son activité sur Facebook, que notre conversation est venue éclairer.

Qui ne dit rien maintenant, pourrait ne pas consentir plus tard

Selon mon frère, il faudrait qu’on arrête de publier les photos de nos enfants sur les réseaux sociaux, parce que plus tard nous risquerions de le regretter. Pire encore, nos enfants non seulement le regretteraient, mais nous en voudraient! Gros silence de ma part, légèrement coupable et lourdement perplexe. Après quelques secondes, je réplique « Oh la la, n’exagérons rien, ce n’est pas comme si je postais des photos d’eux tous nus ! » (en maillot, oui). Mon frère sachant l’impossibilité de me convaincre n’a pas voulu aller plus loin dans le débat. Pourtant, après notre coup de fil, je suis rentrée dans une sorte d’autocritique sur la question. Dans quelle limite, nous parents, avons-nous le droit d’exposer les photos de nos enfants ?

Qui a peur du grand méchant Web?

En vérité, la question fait partie des mille et une qui se posent de nos jours, quant à la place importante que les réseaux sociaux, et tout l’internet, prennent dans notre vie. Dans son dernier livre « The Internet is not the answer » Andrew Keen, que certains surnomment « l’Antéchrist de la Silicon Valley, » du fait de ses critiques sur le manque de contrôle des nouvelles technologies, se pose la question de savoir si les changements que l’internet apporte dans nos vies sont tous bénéfiques. Il critique aussi le fait que les réseaux sociaux sont la cause de la « pandémie voyeuriste et narcissique » qu’on constate sur internet.

C’est vrai, je me reconnais quelques symptômes quand je suis sur Facebook, mais je ne me dirais pas incurable. Il est clair que l’internet n’a pas résolu tous nos problèmes d’antan, et en a même créé de nouveaux, mais pour rien au monde je ne retournerais 30 ans en arrière. Je n’avais qu’une dizaine d’années à l’époque, et je ne peux vraisemblablement pas faire la comparaison avec ma vie d’aujourd’hui. Mais qui échangerait une Wii contre une Pacman !

De deux 2 mots, je choisis le moindre : solution (et non problèmes)

L’internet n’a pas la réponse à tous nos problèmes d’aujourd’hui, soit, mais grâce à lui, le monde semble beaucoup plus petit. Comment réfuter cet outil qui nous a rapproché les uns des autres. C’est bien le bénéfice premier que je tire de ma présence sur les réseaux sociaux. Le fait de communiquer avec tant de gens en instantané, et de donner de mes nouvelles à base de photos à un tas de gens en même temps. Ce n’est pas toute ma vie bien sur, mais c’est la partie que je veux bien partager, de plein gré et sans état d’âme. C’est une décision que je prends en toute connaissance de cause, mais jusqu’ici je ne pensais pas à la position que pourraient prendre mes enfants plus tard. Il m’a fallu trouver des arguments pour me convaincre du bien-fondé de mes actes, et me persuader que mes enfants n’y verront aucun mal.

Maman avait ses raisons

J’ose penser que mes enfants n’y trouveront rien à redire. D’abord parce qu’ils ne seront pas les seuls. Les parents de ma génération sont pour la grande majorité connectés sur les réseaux sociaux, et les photos de familles sont autant de trophées de vie réussie que chacun aime exhiber régulièrement sur la place du marché  virtuel. Il est certain que dans 10 ou 15 ans mes enfants ne seront pas les seuls à avoir une multitude de photos d’enfance disponibles sur le net. A moins pour l’un d’entre eux de devenir une célébrité ou président de la république (et encore), les photos de mes fils n’auront probablement aucune valeur au-delà de celle sentimentale qu’elle a pour notre famille.

Autre argument, on n’arrête pas le progrès. Etant donné le milieu où nous vivons, aux Etats-Unis où la plupart des enfants ont un iPad comme une extension de leurs doigts, d’ici à leur adolescence les photos d’exploits de tout un chacun flotteront joyeusement dans la sphère virtuelle. Ceux qui n’en auront pas selon l’exception, pareils aux excentriques d’aujourd’hui qui n’ont pas d’ordinateur, de télévision, ou de téléphone chez eux, et cultivent leurs propres légumes ! Dernière excuse, mes enfants étant bien les fils de leur mère, tous deux sont dotés d’une personnalité extrovertie qui n’augure d’aucune timidité qui leur ferait regretter plus tard des photos d’enfance, embarrassantes ou non.

Il n’y a pas que les imbéciles qui ne changent pas d’avis

Du coup, j’ai trouvé les bonnes excuses pour me convaincre, plus ou moins. Je ne peux toujours pas m’empêcher d’avoir un certain malaise du fait du manque de contrôle que l’on a sur tout ce qu’on publie sur l’internet, surtout en ce qui concerne les photos personnelles. Mais je reste réaliste. Ce n’est pas la fin du monde, de mon monde, et j’espère non plus de celui de mes enfants plus tard. Je vais donc continuer sur la même lignée, et publier leurs photos de gaîté de coeur. Mais à titre d’ajustement après réflexion, j’ai quand même décidé de faire montre de plus de censure personnelle quant à la sélection des photos. A bien y réfléchir, j’en aurais beaucoup voulu à mes parents si mon affreuse photo de première communion se trouvait aujourd’hui dans le domaine public!

Voilà ce que je disais, il y a quelques mois. Depuis, j’ai encore evolué, (bah oui, je ne suis decidément pas une imbecile!). A présent, j’ai decidé d’établir une limite, et de publier un minimum de photos de mes enfants sur Facebook, 2 par mois, tout au plus. A moins bien sûr d’un fait extraordinaire en nécéssitant plus, comme un blizzard historique. Pour l’instant, je me suis contentée de partager une seule photo des enfants jouant dans la neige. Il faut croire que le week end  dernier fut doublement historique pour moi. J’ai survécu au Snowzilla, et resisté au blizzard médiatique.

 

4 Commentaires

  1. J’aime bien, celle de la tempête de photos :). Intéressant symptôme d’une sacrée époque.

    C’est bien dit hein! (Sans faux fuyant inutile en plus)

    « D’abord parce qu’ils ne seront pas les seuls. Les parents de ma génération sont pour la grande majorité connectés sur les réseaux sociaux, et les photos de familles sont autant de trophées de vie réussie que chacun aime exhiber régulièrement sur la place du marché virtuel. Il est certain que dans 10 ou 15 ans mes enfants ne seront pas les seuls à avoir une multitude de photos d’enfance disponibles sur le net. « 

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