Quand immigration rime avec dépression

Souvent dans mes billets j’aime avoir recours à l’humour, et parfois à un peu de dérision. Quel que soit le sujet, il y aura toujours un brin de l’un ou de l’autre, ou des deux. Aujourd’hui dans ce billet, il n’y aura ni humour ni dérision. Parce que le sujet est trop sérieux et grave. J’y parle d’immigration, de stress, de dépression, de suicide. Les seuls sentiments qui m’animent alors que j’écris ce billet, ce sont tristesse et incompréhension.

Il y a quelques jours nous avons appris le décès d’un compatriote togolais au Canada, suite à un suicide. Les versions divergent et les rumeurs abondent autour des circonstances. Ce qui est sûr, c’est qu’un mois à peine après avoir atterri au Québec, avec femme et enfants, notre compatriote a choisi de se donner la mort par pendaison. Je suis triste pour sa famille et je ne comprends pas ce qui a pu pousser un père de famille de deux enfants en bas âge à se donner la mort. Le suicide est souvent un geste incompréhensible pour les proches, et plus encore pour les regards lointains. Plus particulièrement chez nous au Togo, le suicide est un tabou dans nos cultures, connues pour être résilientes et imperturbables face aux vicissitudes de la vie. Rares sont les cas de suicide recensés, et je me demande même s’il existe aucune statistique officielle.

Chez nous au Togo, quand on se donne la mort c’est qu’on est faible de nature ou qu’on a perdu la tête. Notre culture, influencée sans doute aussi par la foi chrétienne, n’accorde aucune circonstance atténuante à quelqu’un qui se donne la mort. Tous les honneurs funéraires en grandes pompes, traditionnels chez nous, lui sont refusés. Les églises lui dénient les rites sacrés et l’enterrement se tient au milieu de la nuit. Je me rappelle vaguement d’une fille au collège qui s’est suicidée à cause d’un chagrin d’amour (selon les rumeurs à l’époque). Je me rappelle aussi de la manière hautaine et presque condamnatoire avec laquelle la chose a été prise dans l’école. Ne parlons même pas de prise en charge psychologique des élèves proches de la défunte. L’attitude générale pouvait se traduire ainsi : elle a choisi de mourir et il fallait vite l’oublier. Le suicide est donc très mal vu chez nous.

Dans le cas de notre compatriote, les togolais n’y sont pas allés de mains mortes. Alors que les compatriotes de la diaspora au Canada ont lancé un appel à contribution pour aider sa famille à faire face aux dépenses funéraires, beaucoup d’autres se sont contentés de porter un jugement sur internet. Sans aucune compassion ni considération pour la famille et les proches du défunt, les gens ont enfoncé les clous de son cercueil avant même que ses funérailles ne soient organisées. Faisant circuler sans pudeur des photos de la famille, d’aucun le traitant de lâche, d’autres se demandant ce qu’il y avait de si mal au Togo pour se suicider au lieu de rentrer au pays. S’appuyant sur la thèse, depuis lors réfutée, que son suicide serait dû à un problème de faux papiers, tous ont critiqué sans pitié le défunt. Tous ont fait abstraction des faits réels, et du fait que ces écrits resteraient à jamais gravés sur la toile, servant de rappel perpétuel à sa femme et à ses enfants. Ces spéculations et rumeurs ont apporté un élément de plus au tragique de cette situation.

C’est donc doublement tragique, et hautement incompréhensible. Était-il malade ? Avait-il de gros problèmes d’argent ? Était-ce dû au stress ? Autant de questions restées sans réponse. Je me suis finalement résolue à une conclusion fataliste typique de chez nous : chacun son destin et il a fait face au sien. Pourtant je ne peux m’empêcher de blâmer l’éternelle poursuite du bonheur en occident, dans laquelle nombre de compatriotes se lancent, envers et contre tout. Il y a quelques temps j’ai publié un billet sur la loterie visa américaine. Un processus périlleux par lequel des milliers de togolais sont arrivés aux Etats-Unis pour s’y construire une nouvelle vie. J’y raconte le périple sous forme de fable mais c’est bien la triste réalité à laquelle beaucoup sont confrontés.

Aujourd’hui la mode est à l’immigration au Canada. Comme notre compatriote défunt, de plus en plus de togolais tentent leur chance pour un visa d’immigration Canadien, qui offrirait avec une quasi-certitude un emploi à l’arrivée. Une offre alléchante pour nombre de gens qui sacrifient biens et vie sociale plus ou moins confortable au pays, pour venir construire une nouvelle vie. Cette transition engendre souvent beaucoup de stress. De nombreux togolais se sont installés au Québec et beaucoup d’autres attendent leurs papiers avec espoir. Il en existe aussi beaucoup qui ont essayé mais en vain. Malgré cela, de nombreux jeunes continuent de chercher à partir par tous les moyens,  ils cherchent aussi la faille dans le système qui puissent leur permettre de partir plus facilement. Bien qu’il y ait un grand nombre d’échecs, ils continuent cette poursuite parce qu’ils refusent de faire face à l’alternative, rester au pays. Rester vivre dans un pays où le chômage des jeunes grimpe à un rythme alarmant, et où la vie quotidienne, pour beaucoup, est une lutte de tous les temps.

Pour ceux-là on peut comprendre le besoin de partir. On comprend peut-être moins le choix de notre compatriote défunt. On dit de lui qu’il était cadre dans une banque, qu’il avait un domicile confortable et une voiture 4×4 (l’ultime signe extérieur de richesse chez nous). Pourquoi vouloir partir au Canada dans ce cas ? La poursuite du bonheur n’est donc pas exclusive aux pauvres sans espoir ? Bien sûr que non. Tous autant que nous sommes, quel que soit l’endroit où nous vivons, nous continuons cette quête qu’on appelle banalement ici « le rêve américain. » Alors pourquoi fustiger cet homme pour avoir recherché un meilleur emploi, un meilleur système de santé, de meilleures routes, de meilleures écoles, plus de sécurité, une meilleure vie, pour lui et sa famille ? Pourquoi pointer du doigt cet homme pour avoir fait le sacrifice d’une vie moyenne au Togo, en quête d’une vie meilleure au Canada? Pourquoi le condamner pour avoir peut-être fléchi sous le poids du stress qu’une telle entreprise comporte ? Personne ne peut le juger. Personne n’a le droit de le critiquer pour avoir eu du mal à faire face aux difficultés de cette nouvelle vie ardemment recherchée. Ce que nous devons faire, c’est joindre nos prières à celles de ses proches, pour le repos de son âme.

Ce que nous devrions faire aussi, c’est parler davantage, et plus ouvertement, de la dépression et des problèmes mentaux. Nous, togolais, africains, devrions arrêter de considérer les troubles psychiques comme des signes de faiblesse ou des maladies honteuses. Nous devrions mieux être éduqués à ces questions pour déceler les signes avant-coureur de stress, de surmenage, et de dépression, en nous ou autour de nous. Savoir reconnaître et accepter ces moments de doutes et de troubles pour mieux les dépasser c’est être plus humain. Seul notre compatriote et peut-être sa femme savent quelle est la goutte d’eau qui aura fait déborder le vase, et l’aura conduit à ce geste ultime. Que cette tragique expérience ne soit pas qu’une triste affaire d’immigration de plus. Que cet exemple nous sensibilise, afin d’éviter que d’autres familles soient brisées de cette manière, et afin de ne pas remuer le couteau dans la plaie en étalant leur vie sur la place publique. Que cette histoire nous édifie tous et nous serve de leçon de vie, quel que soit le lieu où nous vivons, quelle que soit notre quête d’une vie meilleure.

4 Commentaires

  1. Souvent c’est l’avenir qu’on croit assurer surtout aux enfants qui poussent à immigrer même quand on a une situation assez stable. Encore que certains compatriotes vivant auparavant en Europe ont aussi fait le saut vers le Canada ou les E-U.
    Face aux réalités africaines où les systèmes qui nous gouvernent ne semblent pas offrir des perspectives réelles pour l’avenir surtout de nos enfants, le dilemme est grand.
    Que la terre lui soit légère…

  2. Beaucoup de vérité dans ce que vous dites !
    La manière dont le suicide et le mal-être psychologique est traitée chez nous devrait évoluer. C’est malheureux de jeter la pierre à un innocent alors que la racine du mal est ailleurs.
    Je salue ce billet pour son honnêteté.

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