Au Pays de l’Emergence, les Fonctionnaires sont des Rois

Finies les vacances! Loin derrière nous les jours de farniente, à se dorer au soleil, ou à passer des heures interminables à jaser sur les réseaux sociaux. Plus qu’un lointain souvenir, mes dix jours passés au pays, au Togo. Cette année c’était des vacances vraiment “last minute, low-key” : zéro préparation, billets pris à deux semaines du départ, un record pour moi qui d’habitude prépare l’été dès février, et les bagages bien en avance.

Ces vacances au pays, en fait c’était un petit coup de tête, un gros coup de cœur, et aussi pour satisfaire quelques envies. Envie de passer du temps avec les parents, de me faire dorloter, de laisser les enfants courir dans tous les sens, sans trop m’en soucier, de revoir les amis, de bien manger. Envies rendues réalisables, grâce en partie à Ethiopian Airlines qui a commencé un vol direct New York-Lomé à un tarif très compétitif. Je me suis donc laissée tenter.

Nous sommes arrivés à Lomé en coup de vent, sans grande pompe. Le vol n’était pas très rempli, et à peine une vingtaine de passagers descendaient sur Lomé (le reste des passagers se rendant à Addis Abeba). Il a fallu ensuite récupérer le visa des enfants que je n’avais pas pris aux Etats-Unis par manque de temps (et un peu aussi du fait du coût conséquent à l’ambassade à Washington, comparé aux frais sur place). Les agents me rappellent que pour les étrangers qui souhaiteraient séjourner pour plus de sept jours au Togo, il faudra aller au service des passeports en ville, pour proroger la validité du visa. On récupère les bagages en un clin d’œil et enfin, on est dehors, accueillis par la brise agréable du mois d’août! Les vacances peuvent commencer.

J’ai les mêmes premières impressions qu’il y a un an. Les sentiment mixtes d’admiration et de déception persistent. Quelques améliorations par-ci, attention, que dis-je! Grande nouveauté, le bel aéroport pimpant neuf! Belle architecture et très spacieux. Vraiment fière de ce pays, on est bien en route vers l’émergence 2035! Les routes en chantier, il y en encore, certaines finissant soudainement, suivi d’un bout de terre rouge. Rupture de fonds, peut-être. Qui va s’en plaindre? Il faut un début à toutes choses, et les routes sans fin, vous avez vu ça où? Allez, on s’adapte.

On s’abonne aux deux cartes SIM nécessaires pour jongler avec les deux opérateurs qui monopolisent la communication cellulaire au Togo. On prend patience avec la Wi-Fi. On rentre dans le tourbillon des visites familiales, les cérémonies d’usage, un enterrement, les fiançailles d’un cousin, un mariage, les retrouvailles avec les amis. On oublie le régime pré-vacances et on se réconcilie avec les bons petits plats de maman. Je trouve même un temps pour rencontrer quelques compatriotes blogueurs de la communauté Mondoblog, et faire de nouvelles rencontres prometteuses, dont celle avec la dynamique Aimée Abra Tenu, de l’ONG STEJ.

La première semaine, tout va pour le mieux. L’échéance des sept jours approche, et c’est le moment de se rendre au service des passeports pour proroger le visa des enfants. On arrive et on voit une foule de gens assis dehors sur des bancs, sagement, comme des écoliers en classe, et debout, quelques agents, certains en costumes militaires. On prend place aussi.  Un agent en costume militaire ordonne au groupe de faire face au bureau et de donner dos à la rue, contrairement à ce qu’un certain nombre de personnes faisaient. “Si vous voulez voir ce qui se passe dehors, il faut partir.” Je suis interloquée. Quelques compatriotes protestent sans conviction, certains se marrent, d’autres lui lancent des regards plein de questionnements et de sous-entendus. “Eh, mon frère, on est où là? On attend nos visas, pas un rendez-vous avec le bon dieu!”

On continue de rire quand même, et on roule des yeux. Le militaire s’en fout et récidive. “Formez-moi une seule file devant le guichet, pas un troupeau!”. “Eh, eh, eh” je me dis, “on est au collège ou au camp militaire ici?” J’attends patiemment. Finalement mon tour arrive, je me présente devant le grillage du guichet. Le formulaire est mal rempli selon Mr. l’agent qui m’accueille avec un regard indifférent. L’adresse, ce n’est pas juste “quartier Avedji” comme je l’ai mis. Il faut un repère, et le numéro de téléphone.

Ah oui, pour ceux qui ne le savent pas, chez nous à Lomé, comme dans beaucoup de villes africaines d’ailleurs, donner une adresse, c’est compliqué. Quand vous indiquez votre maison aux visiteurs, assurez-vous d’avoir un point de repère permanent, sinon c’est foutu. Les bars et restaurants, les églises ou les écoles sont populaires pour servir d’indication. Donc forcément, j’utilise  “Bar xx” pour signaler le domicile. Mais Mr. l’agent ne l’entend pas ainsi. “Et le nom du propriétaire de la maison ?” C’est chez nous, même nom que sur le formulaire. Ah, ce n’est pas assez? Mais il n’y a plus de place pour ajouter quoi que ce soit dans l’espace prévu pour l’adresse. On fait comment? Je mets dans un coin de la marge, je corrige quelques trucs et je tends le formulaire. Erreur! Mr. l’agent dit que c’est sale, et il y a trop de ratures. C’est vrai que j’ai une écriture terrible, mais quand même ! Tout ça pour un formulaire qui finira peut-être chez une revendeuse de “botocoin” (beignet) ? Mr. l’agent n’a que faire de mon geste d’énervement. Il faut tout reprendre.

Il faut encore payer 1000 francs CFA (1,5 dollars) pour une nouvelle fiche et recommencer. Je rage, je respire, et je souffle. Je regarde mes deux garçons qui jouent tranquillement avec leur tablette. J’observe les mines résignées de tous ces compatriotes qui, comme moi, sont rentrés chez eux, au pays de leurs parents, mais sont un peu dépassés par ces méthodes d’un autre temps. Je dévisage les quelques occidentaux aux sourires figés et regards lointains, se demandant peut-être sur quelle planète ils ont bien pu atterrir. Je fixe l’agent, le fonctionnaire de l’Etat, sûrement père de famille, avec peut-être une fin de mois difficile, dont le seul pouvoir commence et s’arrête devant ce carré de grillage où il peut faire sa loi sur moi et mes lunettes de soleil.

J’hésite et je pense à mon père qui m’avait proposé de contacter d’avance un proche qui travaille au service des passeports, à qui j’aurai pu faire appel pour essayer d’expédier les choses. Mais j’avais refusé. Je suis à deux doigts de l’appeler. Mais je me rappelle de mes grands chevaux de bonne gouvernance sur lesquels je monte à tout bout de champs. Je me calme. Je donne les 1000 francs CFA et je retourne remplir le formulaire sur mes genoux. Je demande à mon fils d’aller le donner et j’observe de loin. Cette fois c’est bon. Mr. l’agent est content. Il esquisse même un sourire légèrement narquois. “Revenez demain à 15 heures.” Quand on retournera récupérer les passeports, la déférence et moi on est une seule et même personne. Je souris, je salue, je m’incline. J’ai appris la leçon. En fait, je m’en suis rappelée.

Quelle leçon, vous me demanderez? Eh bien la même que nos parents nous ont inculqués depuis tout petits: il faut montrer du respect à nos aînés. Les aînés, ici ce sont nos compatriotes qui contrôlent les services publics, les fonctionnaires. Ceux qui sont restés, par choix ou par manque d’opportunité, quand nous autres avons décidé d’aller tenter notre chance ailleurs. Ceux qui acceptent de servir une foule toujours impatiente, souvent ingrate, qui les montre du doigt dès que rien ne va plus. Ce sont eux nos aînés. C’est par eux que tout passe au pays. Dans le gouvernement, dans les affaires, dans le privé. C’est eux qui font tourner la machine, et sans eux rien ne fonctionne.

Alors, il faut compter avec eux, et il ne faut surtout pas les négliger. Nous autres venant de l’extérieur, nous devons accepter qu’ils ne nous calculent pas, avec nos airs de touristes, nos soupirs excédés, nos habits et accessoires neufs, nos gadgets dernier cri dont pour certains la facture nous attend au retour de vacances. Nous, qui débarquons sur Lomé et dispersons nos euros et dollars, et la vie chère en prend un coup de pouce. Nous qui roulons à toute allure dans nos grosses voitures sur des routes habituées aux motos raccommodées et taxis “troisième main”, et qui nous indignons que les nouvelles routes ne soient pas finies depuis la dernière fois. Nous qui repartons en laissant derrière nous une trainée de poudre d’inflation, et en laissant les gens sur place se débrouiller pour jongler entre dépenses ménagères et frais pour la rentrée scolaire.

Nous pensons que ce monde, celui de nos parents, de nos oncles, de nos cousins, ce monde dont nos aînés de la fonction publique sont les maîtres, nous appartient, pour quelques semaines. Jusqu’au moment où il faut remplir un formulaire, renouveler un passeport, obtenir une carte d’opérateur pour un commerce, établir la nationalité des enfants, demander une copie de diplôme universitaire, traverser la douane à Aflao, Hilla Condji, ou à l’aéroport. C’est alors qu’on comprend, qui est maître de ce monde. On se rend compte alors, que nos aînés, ce sont eux les rois de l’émergence.

Il faut croire que le fonctionnaire émergent lui n’est pas comme celui qui hier demandait carrément, parfois avec un petit sourire d’excuse, qu’on fasse un petit geste pour payer son café ou arrondir sa fin de mois. L’émergent fonctionnaire lui, il fait son travail avec exigence, sans états d’âme. Il est garant de la promesse de lendemains meilleurs. Il montre du zèle parce qu’il sait qu’il y a probablement des milliers d’autres dehors, sur les « zemidjans » (taxi-motos) qui attendent qu’il libère sa chaise. Surtout n’allez pas lui montrer votre pouvoir d’achat, sa conscience n’est pas à vendre. Il n’est pas impressionné par nos dollars ou nos euros. Il ne leur dira pas non, bien sûr.  Mais bon, c’est selon. Il s’en passera aussi bien. Ce qu’il veut avant tout, c’est notre attention. Ce qu’il veut après tout c’est notre égard. Ce qu’il veut surtout c’est notre respect. Eh bien, qu’à cela ne tienne! En ce qui me concerne, il les aura, pendant mes vacances, et au-delà!

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