Togo, est-ce la bonne, cette fois ?

Nous revoilà donc dans ce bateau, en quête de lendemains meilleurs, sur ce chemin emprunté maintes fois auparavant. Que d’efforts, que de mots, que d’articles, que de temps, consacrés pour faire entendre l’écho de nos cœurs battants d’espoir, ces dernières décennies. Que de vies perdues, que d’espoirs déçus. Et pourtant, une fois de plus, nous y croyons, en cette victoire, qui va enfin nous libérer. Nous y croyons parce que nous sommes togolais et notre optimisme légendaire nous l’impose. Notre adage préféré, utilisé dans les grands moments d’espoir et de désespoir, «la nuit est longue, mais le jour vient », ne nous permet pas de ne pas y croire.

Nous croyons, arrogamment peut-être, que la révolution se fera maintenant, aujourd’hui, en notre temps à nous. Nous sommes convaincus de cette victoire à bout de bras. Nous allons prouver que c’est notre génération qui va reussir là où tant de nos aînés ont échoué par le passé. Oui, tout ce qu’il y a eu avant, ce n’était que de l’entraînement. La vraie bataille, celles que nous attendions depuis tant d’années est enfin à nos portes. A tous ceux-là, certains nos voisins proches, qui se sont moqués de nous, pour n’avoir pas pu, ou su, nous débarrasser de cet étau qui enserre notre émancipation, nous vous disons « Attendez seulement, vous allez voir. Cette fois c’est la bonne! »

Est-ce bien la bonne ? Je me le demande quand même. Depuis ces dernières heures que je parcours les réseaux sociaux par monts et par vaux, un sentiment me turlupine, malgré mon désir de céder complètement à cette nouvelle bouffée d’espoir. Je ressens comme un sentiment de déjà vu, qui me font un peu douter.

Est-ce bien la bonne ? Quand le gouvernement s’est empressé d’adopter avec quelques succès les méthodes experimentées ailleurs, mettant à rude épreuve la patience inégalée des Togolais avec leur 3 G, sevrant les citoyens de cette commodité vitale qu’est devenu l’accès aux réseaux sociaux ; semant la discorde dans la communication et malmenant ceux qui sont censés relayer objectivement l’information au-delà de nos frontières. Ces méthodes ont porté leurs fruits ailleurs, il semble, au Gabon par exemple.

Est-ce bien la bonne ? Quand je retrouve déjà les mêmes discordes qui commencent à gronder parmi les citoyens togolais sur la toile. On commence dejà à douter du bloc de l’opposition, qui au matin du 6 septembre avait laissé percer une lueur de renouveau, un semblant d’union. Quelques heures à peine plus tard, les pointeurs de doigts s’agitent. « Fabre ne fait plus l’affaire, il joue double jeu », ou « Agboyibo est trop vieux, il n’est pas rassembleur », ou encore « Atchadam même c’est qui? Il est trop novice, trop extrême ». Voilà nos vieux démons diviseurs, comme le disait une amie, qui remontent à la surface.

Est-ce bien la bonne ? Quand je vois des compatriotes de la diaspora inciter ceux sur place à la révolte, par vidéo ou via Facebook live, depuis leur lit douillet quelque part en occident, sans se rendre compte du quelque peu ridicule de la situation. Ce genre d’attitude en mon sens ne fait qu’exacerber le sentiment de nos frères et sœurs aux pays. Ils doivent se dire encore, que ces « afro-diasporiques », comme nous appelle le compatriote Tchak Sami, sont encore plus à côté de la plaque qu’on ne le pensait. Ils doivent se dire, à raison, « vos vidéos là vont nous faire quoi? Pourquoi ne pas vous lever de dessous vos couettes pour aller manifester localement, comme des compatriotes l’ont fait au Ghana, ou en Belgique, pour faire du bruit et apporter un soutien concret, et porter haut le flambeau de notre pays? »

Est-ce bien la bonne ? Quand je me suis réveillée ce matin et j’ai vu des vidéos de militaires, déferlant des coups de pied sur des manifestants, sans peur de conséquences, sans se préoccuper d’être vus ou filmés. Alors qu’hier encore, j’affirmais naïvement à mon conjoint que de telles scènes ne pourraient plus avoir lieu, du fait même de la hantise de « se retrouver sur Whatsap », que j’avais constatée lors de mon récent passage au pays. La peur de devenir « viral » n’existe donc pas chez certains de nos compatriotes des forces de l’ordre. Ou alors, eux aussi ne voient pas le rapport.

Est-ce la bonne, cette fois ? Je voudrais tant y croire, malgré tout. Et il y a quand même de quoi y croire. Quand je vois encore cette montée virale de nos couleurs sur la toile, sur les murs de Facebook et ailleurs. Quand je vois l’élan patriotique de tout ceux là qui prennent le risque de marcher à visage découvert, et de prendre position publiquement, au dépens de leur sécurité et de celle de leurs proches. Quand je vois l’élan de solidarité grandissant, pour contribuer directement et apporter une aide logistique à nos compatriotes sur place, notamment cette action organisée par le compatriote David Kpelly.

Oui, peut-être que cette fois-ci, c’est bien la bonne. Je voudrais tant, comme tous mes compatriotes, voir arriver ce moment que tant de peuples ont connu, de se sentir libérer, sans savoir même ce que l’avenir leur réserve, ou qui le dirigera, tant que ce ne sont pas les mêmes qui l’ont fait depuis tant d’années. Même si ma foi vacille, je voudrais lever les bras au ciel et l’implorer de nous accorder la grâce cette fois-ci, pas juste pour nous, ou pour meubler notre arrogance, notre naïveté, ou notre egoïsme. Mais qu’il donne aussi la chance à nos parents qui n’ont pas connu d’autre ère, de pouvoir goutter à cet étourdissement des peuples liberés, avant qu’il ne soit trop tard pour eux. Je sais que la nuit sera longue, et je vais faire de mon mieux pour y croire encore, que ce jour vient, bientôt.

4 Commentaires

  1. Loved it! I couldn’t agree more!

    Is this the last time? Is it the last try?
    La phrase avec les bras levés vers le ciel m’a fait penser à la chanson : »Dela fe abô le dji, abô le dji, bé ya hônawo, Dela fe dusibô le dji be ya hônawo »!

    Le jour vient sûrement…

  2. Courage aux Togolais, nous sommes de tout cœur avec vous. On espère que cette fois-ci sera vraiment la bonne et que votre exemple servira d’inspiration à d’autres peuples qui depuis des décennies sont sous le joug de la dictature

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